À la recherche du temps perdu
J’ai une sacoche en cuir bouilli. Dedans j’ai mis ma loupe, mon carnet à spirale, trois biscuits au beurre et mon crayon. Mon crayon il a plus de gomme depuis l’affaire du homard sur le mur de la cuisine mais c’est une autre histoire. Papa dit que je suis un chercheur de trésor. Moi je dis que c’est mon métier. C’est pas pareil.
Aujourd’hui c’est une mission très importante. La plus importante peut-être. Maman n’a plus de temps.
Quand on a plus de temps on peut rien faire. On peut pas attendre que le chocolat chaud refroidisse. On peut pas regarder les nuages qui font des formes. Moi j’en ai vu un l’autre jour qui faisait exactement un chameau avec un chapeau. Maman elle a dit que c’était un mouton. Mais maman des fois elle regarde pas bien.
Quand on a plus de temps, on peut même plus s’ennuyer comme il faut et s’ennuyer comme il faut c’est très important. Papa me l’a dit un jour. Il avait l’air de pas y croire lui-même mais bon.
Tout a commencé au petit-déjeuner. Mamie Madeleine est venue ce matin. Mamie Madeleine elle sent toujours la vanille et elle a des chignons gros comme des choux-fleurs. Elle a agité sa cuillère vers maman et elle a dit :
— Tu veux que je change d’avis, mais tu perds ton temps !
J’ai regardé maman. Puis j’ai regardé par terre autour d’elle. Rien du tout. Même pas un petit bout. J’ai vérifié sous la table aussi des fois que. Rien.
— Tu cherches quoi ? a demandé Mamie Madeleine. — Le temps de maman. T’as dit qu’elle le perdait. Je regarde où il est tombé.
Mamie Madeleine elle a fait une drôle de tête et elle a mangé sa madeleine d’un seul coup. Quand elle fait ça c’est qu’elle a pas de réponse. Je commence à connaître.
Après le petit-déjeuner j’ai fait le tour complet de maman. J’ai tiré sur sa robe pour voir si du temps était coincé dans les plis. Maman avait les mains dans la farine.
- Marcel qu’est-ce que tu fabriques. — Je cherche ton temps perdu. Mais je vois rien. Tu perds rien du tout maman. — C’est parce que j’en ai plus justement.
Ah. Ça c’était vraiment grave. J’ai sorti mon carnet et j’ai écrit : Maman. Plus de temps. Cas très grave. J’ai mis deux soulignés et un point d’exclamation. Trois même.
Les choses perdues elles finissent toujours dans le jardin. Les balles, les dés, le chat de la voisine. J’ai mis ma sacoche et je suis sorti chercher.
Monsieur Félix taillait sa haie. Monsieur Félix il taille sa haie tous les jours. Tous les jours depuis que je suis né je crois. Peut-être même avant.
— Monsieur Félix vous avez vu du temps qui traînait par ici ? — Du temps ? il a fait sans se retourner. Moi j’ai tout mon temps mon garçon. — TOUT votre temps ?!
Je pouvais pas y croire. Tout son temps. C’était énorme.
— Alors vous en avez trop ! Vous pouvez en donner un peu à maman ?
Là il s’est retourné. Il m’a regardé par-dessus ses lunettes. Il avait l’air de chercher quoi dire.
— C’est que… on donne pas son temps comme ça. — Pourquoi ? — Parce que c’est personnel. — Les bonbons aussi c’est personnel et on les partage quand même.
Il a plus rien dit. Il s’est remis à tailler mais moins fort qu’avant. Je crois que je l’avais un peu embêté. Tant pis. J’ai noté dans mon carnet : Monsieur Félix. Trop de temps. Veut pas partager. Pas très généreux.
En passant devant chez Madame Irma — elle habite la maison rose avec le rosier qui déborde sur le trottoir, le rosier il déborde vraiment beaucoup — j’ai entendu des voix par la fenêtre ouverte. C’était Madame Irma qui parlait à sa sœur Georgette. Elle avait l’air fâchée.
— Ce que je te reproche Georgette c’est que tu passes ton temps à te plaindre !
Je me suis arrêté.
— Madame Irma ? — Oui mon petit Marcel ? — Vous avez dit que Georgette elle passe son temps. Elle le passe à qui ?
Madame Irma elle a regardé Georgette. Georgette elle a regardé Madame Irma. Après elles m’ont regardé toutes les deux en même temps.
— C’est une façon de parler, a dit Madame Irma. — Ah bon. Parce que maman elle en a plus du tout. Alors si Georgette en passe, peut-être qu’elle pourrait le passer à maman plutôt ?
Il y a eu un silence. Georgette a dit tout doucement :
— Il est mignon ce petit.
Quand les adultes disent ça, ça veut dire qu’ils ont pas de réponse. J’ai noté dans mon carnet : Les adultes passent leur temps mais ils savent pas où ils le passent. C’est des distraits.
Je suis allé jusqu’à la boulangerie. Des fois les trésors sont loin. C’est connu.
Madame Colette elle m’a vu arriver et elle a crié :
— Bonjour Marcel j’arrive, prends ton temps !
Je me suis arrêté net.
— Je peux pas. C’est justement ce que je cherche.
Elle a ouvert les yeux très grands. Elle savait pas qu’elle en avait autour d’elle. Les adultes ils font attention à rien.
J’ai écrit dans mon carnet : Les gens disent « prends ton temps » comme si c’était des bonbons par terre. Mais les bonbons par terre j’en ai jamais vu. Enfin si une fois. Mais c’était un caramel tout écrasé et j’ai pas pu le prendre.
Devant la boulangerie il y avait Oncle Robert. Oncle Robert il est à la retraite depuis l’année dernière et maintenant il se promène et il regarde les pigeons. Il avait les mains dans le dos et il regardait les pigeons.
— Oncle Robert tu cherches quelque chose toi aussi ? — Moi ? Ah non non. Moi j’ai du temps à perdre !
Je l’ai regardé. Vraiment longtemps.
— T’as du temps… à perdre ? — Ben oui, il a dit, l’air content. — Alors viens à la maison ! Si t’as du temps à perdre tu peux le perdre chez nous ! Maman elle en a plus du tout, elle sera contente !
Oncle Robert il a ouvert la bouche. Après il l’a refermée. Après il a regardé les pigeons. Les pigeons ils sont partis. Je crois qu’eux non plus ils avaient pas de réponse.
— C’est une façon de parler mon grand.
J’ai écrit dans mon carnet : Oncle Robert. Du temps à perdre. Veut pas le perdre chez nous. Les adultes ils disent des choses et après ils les font pas. C’est très bizarre. Je comprends pas bien les adultes.
Sur le chemin du retour je me suis assis sous le grand marronnier pour réfléchir. Je réfléchis bien sous ce marronnier. Je sais pas pourquoi. Peut-être les châtaignes.
Donc. Monsieur Félix il avait tout son temps mais voulait pas le donner. Georgette elle passait son temps mais savait pas où. Oncle Robert il en avait à perdre mais voulait pas le perdre là où c’était utile. Madame Colette elle avait dit d’en prendre mais j’avais pas vu où en prendre. Les adultes c’est vraiment compliqué.
C’est là que Papa est arrivé. Il courait presque. Sa cravate elle était de travers.
— Bonsoir mon grand ! J’ai pas eu une minute à moi de toute la journée dis donc !
Je l’ai regardé.
— Toi non plus ? — Non plus quoi ? — T’as plus de temps. Comme maman. Vous êtes pareils tous les deux.
Papa il a posé sa serviette. Il s’est accroupi devant moi. Quand les papas s’accroupissent c’est qu’ils vont dire quelque chose de sérieux. C’est une règle.
— Mais toi, t’en as du temps ?
J’ai réfléchi vraiment pour de vrai. J’avais marché, cherché, regardé, noté, réfléchi sous un arbre. Et là j’en avais encore plein devant moi.
— Oui. Moi j’en ai beaucoup.
Papa il a souri d’une façon que je comprends pas encore très bien. Mais qui m’a semblé importante. Il a dit :
— Alors donne-lui en un peu. C’est comme ça qu’on donne son temps. On reste là, à côté. C’est tout.
C’est tout. J’avais cherché partout et c’était tout.
Je suis rentré. Je me suis installé sur mon tabouret à côté de maman qui épluchait des carottes. Je disais rien. J’étais juste là.
Maman elle a posé son couteau.
— Tu fais quoi toi ? — Je te donne du temps.
Elle a ri. Un vrai rire. Pas le rire pressé du matin, un vrai. Après elle a repris ses carottes et moi je suis resté là à rien faire et c’était très bien.
Dans mon carnet j’ai écrit : Trésor trouvé.
Après j’ai mangé mes trois biscuits au beurre. La recherche ça creuse. C’est connu.
LE DEALER TELEPATHE
Karim ouvre les yeux dans le silence assourdissant de l’hôpital. Sa tête pulse comme un marteau-piqueur, et le goût métallique du sang persiste sur sa langue. L’accident… cette BMW qui a surgi de nulle part, conduite par Sofiane du bloc d’en face. Un règlement de comptes qui a mal tourné.
Mais quelque chose a changé. Au-delà de la douleur physique, il y a cette… présence. Comme un murmure constant dans sa tête, des voix qui ne sont pas la sienne.
« Pourvu qu’il se réveille pas trop tôt, j’ai encore trois patients à voir… »
Karim sursaute. L’infirmière qui vérifie sa perfusion n’a pas ouvert la bouche, pourtant il a entendu sa voix aussi clairement que si elle lui parlait directement.
« Merde, ses yeux bougent. Faut que j’appelle le docteur. »
Cette fois, Karim en est certain. Il lit dans ses pensées. L’accident lui a donné un don qu’il n’avait jamais imaginé posséder.
* * *
De retour dans la cité trois jours plus tard, Karim découvre l’ampleur de sa nouvelle capacité. Dans l’ascenseur, Mme Benali du troisième pense à ses factures impayées. Le petit Rayan du rez-de-chaussée imagine des super-héros. Sa propre mère s’inquiète pour lui tout en préparant le dîner.
« Mon fils traîne avec ces voyous, il va mal finir… »
Cette pensée de sa mère le frappe comme une gifle. Lui qui croyait être discret avec ses activités…
Dans la rue, c’est un concert cacophonique. Les pensées de chacun se mélangent : désirs, peurs, secrets, mensonges. Karim doit apprendre à filtrer, à se concentrer sur une personne à la fois. C’est épuisant, mais fascinant.
* * *
Rapidement, Karim comprend que son don peut transformer son petit commerce. Fini les clients qui tentent de négocier en prétendant être fauchés alors qu’ils ont trois billets de cinquante dans la poche. Terminé les flics en civil qui se font passer pour des clients.
« Ce gamin me vend de la merde coupée, la prochaine fois j’irai voir ailleurs… »
En lisant cette pensée de Djibril, un client régulier, Karim réalise qu’il doit revoir sa qualité. Il négocie avec ses fournisseurs, exige de la meilleure came, quitte à réduire sa marge.
« Putain, Karim a de la bonne maintenant, faut que je revienne le voir… »
Ses ventes explosent. Mais surtout, il anticipe les dangers. Quand les pensées de jalousie et de ressentiment affleurent chez ses concurrents, quand il lit les projets de descente dans l’esprit d’un policier en civil, il s’adapte, disparaît, change de secteur.
* * *
Pourtant, ce don devient vite un fardeau. Karim découvre des vérités qu’il préférerait ignorer. Sa petite sœur Leila, 16 ans, qu’il croyait sage, pense sans cesse à son dealer de lycée et aux joints qu’elle fume en cachette. Son meilleur ami Youssef fantasme sur sa copine Samira et projette de la droguer puis d’abuser d’elle.
Plus troublant encore, il lit dans les pensées de M. Rachid, le gardien de l’immeuble, des images perturbantes impliquant des enfants du quartier. Des pensées qui lui donnent la nausée et l’obligent à agir.
Un soir, il aborde discrètement les parents concernés, invente des prétextes pour qu’ils évitent de laisser leurs enfants seuls avec le gardien. Il ne peut pas dénoncer directement sans révéler son secret, mais il peut protéger.
* * *
La tension monte à la maison. Sa mère Fatima le questionne sans cesse sur ses changements de comportement. Comment lui expliquer qu’il connaît désormais tous ses soucis d’argent, ses inquiétudes pour ses enfants, sa tristesse d’être veuve ?
Un soir, n’y tenant plus, elle explose :
« Karim, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu n’es plus le même depuis ton accident ! »
« Il me cache quelque chose, j’en suis sûre. Peut-être qu’il a peur et qu’il veut changer de vie ? »
Cette pensée pleine d’espoir brise le cœur de Karim. Sa mère rêve qu’il arrête le deal, qu’il reprenne ses études, qu’il devienne quelqu’un de bien. Dans ses pensées, elle l’imagine en costume, avec un vrai travail.
Pour la première fois depuis l’accident, Karim pleure.
* * *
Les semaines passent et Karim se trouve face à un dilemme. Son don lui donne un avantage énorme dans son business illégal, mais il lui révèle aussi la souffrance qu’il cause. Il lit dans les pensées des parents de ses clients les plus jeunes leur désespoir de voir leurs enfants sombrer.
« Mon petit frère a que 14 ans, pourquoi Karim lui vend cette merde ? »
« Ma fille maigrit, elle dépense tout son argent de poche en shit… »
Ces pensées le hantent. D’un côté, il gagne plus d’argent que jamais, peut aider sa famille financièrement. De l’autre, il voit les dégâts directs de ses actions dans l’esprit de ceux qui l’entourent.
* * *
Un matin, en croisant la petite Amina, 13 ans, dans l’escalier, Karim lit dans ses pensées une détermination qui le glace :
« Aujourd’hui je vais demander à Karim de me vendre un joint. Mes copines disent que ça détend. Papa et maman se disputent tout le temps, j’ai besoin de quelque chose pour oublier… »
Cette enfant qu’il a vue grandir, qui l’appelait « grand frère » quand elle était petite, pense maintenant à lui comme à son dealer potentiel. Ses parents traversent une crise conjugale – il le lit dans leurs pensées depuis des semaines – et leur fille cherche une échappatoire dans la drogue.
Ce soir-là, Karim prend sa décision. Il va utiliser son don différemment.
* * *
Plutôt que de vendre à Amina, Karim lit dans les pensées de ses parents leurs vraies préoccupations, leurs non-dits, leurs frustrations. Discrètement, il orchestre des rencontres, glisse des mots, influence des situations pour que le couple se réconcilie.
Il fait de même avec d’autres familles du quartier. Son don de télépathie devient un outil de médiation secrète. Il aide Mme Benali à trouver un travail en lisant dans les pensées du gérant du supermarché local qu’il cherche quelqu’un de confiance. Il évite des bagarres entre jeunes en anticipant leurs intentions.
Progressivement, Karim réduit ses ventes. Il se concentre sur les clients adultes qui consomment avec modération, refuse catégoriquement de servir les mineurs. Ses revenus diminuent, mais sa mère remarque sa métamorphose.
« Mon fils change vraiment. Il sourit plus, il aide à la maison. Peut-être que l’accident lui a fait comprendre des choses… »
* * *
Avec les économies accumulées grâce à son don, Karim décide de monter un petit business légal. Il ouvre un service de livraison à domicile pour les personnes âgées du quartier. Son avantage télépathique lui permet de comprendre exactement ce dont chacun a besoin, d’anticiper les commandes, de rassurer les clients solitaires.
« Ce jeune homme est si attentionné, on dirait qu’il devine ce qu’on veut avant même qu’on le demande… »
« Karim apporte plus que des courses, il apporte de la joie… »
Ces pensées le réchauffent plus que tous les billets gagnés dans le deal. Il embauche d’abord Youssef, puis d’autres jeunes du quartier. Son petit service devient une entreprise qui emploie une dizaine de personnes.
* * *
Deux ans après l’accident, Karim a trouvé son équilibre. Il utilise toujours son don, mais pour le bien. Il lit les besoins non exprimés des personnes âgées, aide à résoudre des conflits de voisinage, oriente discrètement les jeunes en difficulté vers les bonnes ressources.
Sa mère ne comprend pas complètement sa transformation, mais elle en voit les fruits :
« Mon fils est devenu un homme bien. Je suis fière de lui. Peut-être que Dieu lui a envoyé cet accident pour qu’il trouve sa voie. »
Karim sourit en entendant cette pensée. D’une certaine manière, elle n’a pas tort. L’accident qui aurait pu le détruire lui a donné la capacité de voir au-delà des apparences, de comprendre la vraie nature humaine avec ses faiblesses et ses besoins.
* * *
Aujourd’hui, Karim dirige une entreprise sociale reconnue dans sa banlieue. Il n’a jamais révélé son secret à personne, mais il l’utilise chaque jour pour aider sa communauté. Son don de télépathie, né d’un moment de violence, est devenu un instrument de paix et de compréhension.
Parfois, croisant Sofiane qui l’avait renversé, il lit dans ses pensées la culpabilité qui le ronge encore. Il pourrait se venger, utiliser ce qu’il sait contre lui. Mais Karim a appris que le vrai pouvoir n’est pas dans la domination, mais dans la compassion.
« Peut-être qu’un jour, je lui pardonnerai vraiment… » pense-t-il en regardant sa cité s’animer sous le soleil du matin. « Et peut-être que ce don finira par nous réconcilier tous. »
Son téléphone sonne. Une nouvelle commande. Une grand-mère qui a besoin de médicaments et, surtout, de quelqu’un qui l’écoute. Karim sourit et démarre sa camionnette. Sa vraie vie commence à peine.
La sandalette rouge
- Voila une journée qui commence bien, se dit Albert avec un grand sourire.
Pourtant le temps n’est pas si beau, pour un début juillet ; bien sûr la température est clémente mais le ciel reste voilé. Ce qui rend la journée si belle aux yeux d’Albert, c’est que son fils arrive demain. Il ne l’a pas vu depuis près de deux ans ; depuis qu’il a, un temps, sombré dans l’alcool. Après son licenciement, qui a déclenché le naufrage de son couple, il s’est mis à boire ; et la justice, implacablement, lui a retiré son droit de garde. Mais il s’est repris, et maintenant, sobre depuis plusieurs mois, on lui a accordé cette visite. C’est dire si, pour Albert, la journée va être magnifique !
Il faut que rien ne cloche pendant tout le séjour du petit, et que la maison et le jardin soient parfaitement tenus ; ça ne sera pas facile, parce que, même sobre, il est toujours au chômage…
- Je vais nettoyer les vitres, se dit Albert qui sort pour aller chercher le matériel dans le garage.
A quelques mètres, au bout de la terrasse, un jeune femme est maladroitement étendue dans le transat. On dirait qu’elle s’est allongée comme ça, en vrac, les bras ballants, la tête penchée vers l’avant, les jambes en travers.
- Mais, qu’est ce que…
Dans un élan de panique, il fait demi tour puis, lentement, tourne à nouveau son regard vers la jeune femme. Elle est vêtue simplement mais de façon plutôt sexy, un chemisier fin, une jupe courte rouge et des sandalettes rouges aussi. Non, une sandalette, son pied gauche est nu. Et surtout, elle est absolument immobile.
Albert est pris d’un horrible pressentiment. Comme la plupart des alcooliques c’est un faible, alors il voudrait fuir ; mais il doit faire face, pour son fils qui arrive demain. Lentement il s’approche de la femme. En tremblant il tend deux doigts vers la veine jugulaire, comme il l’a vu faire dans des séries policières. La peau est tiède mais il ne sent aucun pouls. Vivement il retire sa main. Il réfléchit un instant puis regarde autour de lui. Personne. C’est normal, au fond de leur impasse, il n’y a que deux maisons séparées par une haie clairsemée et très symbolique : la sienne et celle de son voisin, que tout le monde appelle « Corbac », mais à cette heure-ci Corbac est au travail, lui. Albert réfléchit encore un instant puis il se décide.
***
Yliouchine Raskorbakov, enveloppé dans une robe de chambre confortable, sort de la douche et va préparer son café matinal. Il adore prendre son petit déjeuner dehors dès que le soleil l’y invite mais ce matin, le temps est plutôt gris, alors il restera dans le salon, la vue sur la piscine que sa femme a fait installer y est plutôt sympa. Raskorbakov est le petit fils d’une famille russe émigrée en France après la révolution bolchevique. Tout le monde le surnomme Corbac mais il s’en fout, même s’il sait que ce sobriquet emporte surtout du mépris. D’ailleurs Corbac se fout de tout tant qu’on ne se met pas en travers de son chemin. Tasse de café en main, il s’installe dans le grand sofa. Aujourd’hui il est seul ; sa femme est partie, très tôt ce matin, faire il ne sait quelles analyses en vue d’une fécondation in-vitro. Alors il en a profité pour prendre sa journée sans rien dire à personne. On n’entend aucun bruit à l’exception du ronronnement de l’aspirateur-robot qui, chaque matin, fait le ménage dans leur chambre. Tout ce luxe qui l’entoure, il le doit à sa femme, c’est elle qui a l’argent, et ça aussi il s’en fout.
Mais quelque chose attire son attention : on dirait que les troènes dans la haie, là-bas au fond du jardin, frémissent. Pourtant il n’y a pas de vent. Curieux, Corbac se lève et s’approche de la baie vitrée : c’est Albert qui, marchant à reculons, se fraie un passage. Corbac se retire doucement pour se cacher derrière le rideau. Et ce qu’il voit le saisit d’effroi : son voisin, dans sa progression à l’envers, lui tourne le dos mais il peut aisément voir qu’il traîne un corps inerte maintenu sous les aisselles. Et ce corps est celui d’une femme.
Corbac saisit son téléphone portable et filme toute la scène. Albert, peinant sous la charge, parvient jusqu’à la piscine, y laisse doucement glisser le corps qui dérive à peine et s’immobilise, le visage tourné vers le ciel. Ensuite, Albert s’essuie le front avec la manche de sa chemise, se frotte les mains sur son pantalon, jette un coup d’œil autour de lui, et repart vers la haie en trottinant.
***
- C’est pas moi ! s’écrie Albert.
- Mais si, c’est toi, regarde bien la vidéo, rétorque Corbac.
- Je veux dire, c’est pas moi qui l’ai tuée…
Ils sont tous les deux dans le séjour-cuisine d’Albert ; et Corbac, ironique, tient son téléphone à bout de bras.
- Bon, je veux pas savoir si tu l’as zigouillée ou pas. Je veux que tu ailles récupérer ce corps et que tu le ramènes ici, chez toi. Sinon je donne ça aux flics. Dépêche-toi je t’attends.
Avec un long soupir de découragement, Albert sort.
Dix minutes plus tard, il est de retour.
- Voyons ça, dit Corbac en se penchant vers le corps allongé sur le sol de la cuisine.
Il remonte la jupe de la jeune femme jusqu’au ventre.
- Qu’est ce que tu fais ? crie Albert.
Sans répondre, l’autre déboutonne largement le chemisier puis se redresse :
- Tu vois, pas de blessure, aucun bleu, pas la moindre égratignure. Cette femme n’a pas été agressée ! Elle a dû avoir un malaise en passant devant chez toi et elle s’est assise sur ton transat pour se reposer. C’est pas ta faute si elle y est morte. T’as plus qu’à aller voir les flics et leur expliquer ça.
- Et comment je vais leur expliquer, moi, que ses vêtements soient trempés ? Non, Corbac, il faut que tu m’aides ! S’il te plaît, gémit Albert.
- Ça, c’est ton problème, moi maintenant je m’en vais, j’ai à faire.
Corbac fait mine de sortir.
- Si tu m’aides pas, je dis tout à ta femme !
Corbac s’arrête net, et se retourne :
- Tout quoi ?
- Si tu m’aides pas, je lui dirai pour les filles que tu reçois quand elle part pour la journée !
- Alors là, c’est pas du tout ce que tu crois, bafouille Corbac, mais bon, je vais quand même t’aider, d’ailleurs je viens d’avoir une idée.
***
C’est Albert qui a chargé le corps. Il a pris des précautions pour ne pas blesser le pied nu sur la charnière du coffre de son break. Albert conduit et Corbac le guide jusqu’à un coin perdu dans un bois.
- Ici, y a jamais personne qui passe, on sera tranquilles.
Albert prend la pelle et creuse.
- Creuse plus profond, lui dit Corbac.
Puis, un peu plus tard :
- Voila, comme ça c’est bon. Attrape les pieds, je prends les bras.
Le corps fait un bruit mou en arrivant au fond du trou, et on dirait qu’il a comme un sursaut.
- Allez, maintenant tu rebouches.
La toute première pelletée tombe sur le corps qui a un hoquet.
- Elle est vivante ! hurle Albert.
De fait, la jeune femme se redresse légèrement, tousse et crache un peu de l’eau de la piscine de Corbac.
– Elle est en vie, répète Albert.
Puis, à la jeune femme effrayée de se voir au fond d’un trou avec deux hommes en train de l’ensevelir :
- Je vais tout vous expliquer, Madame, rassurez-vous, vous êtes en sécurité, on est là !
La jeune femme, l’air hagard, les regarde à nouveau, puis tente péniblement de sortir du trou. Lorsqu’elle y parvient et commence à ramper comme pour se sauver, Corbac lance :
- Tue-la, c’est la seule solution !
- Mais tu es fou ou quoi ?
Corbac lui arrache la pelle et rattrape la jeune femme.
- Arrête ! lance Albert.
Deux chocs sourds résonnent.
***
Confortablement installé dans son transat, Albert, béat, contemple son fils qui joue tranquillement.
- Finalement c’est plutôt sympa d’avoir un caractère faible, ça permet de laisser les autres régler les problèmes, se dit-il en repensant à la veille.
Mais il doit oublier tout ça et se consacrer à son fils, ça ne doit pas être plus qu’un mauvais souvenir. Non, même pas un souvenir ; ça doit n’avoir jamais eu lieu…
Quand même, chaque fois qu’il ferme les yeux il entend, presque distinctement, le bruit du choc d’une pelle.
Attablé sur sa terrasse, au soleil, une tasse de café à la main, Corbac savoure l’instant. A l’autre bout de la table, sa femme, absorbée par l’écran de sa tablette, compulse des blogs parlant des problèmes de la maternité.
- Toujours obnubilée par ce damné projet d’enfant, se dit-il distraitement.
En réalité, il s’en fout. Elle peut bien faire ce qu’elle veut, tant que son argent lui permet, à lui, ces petits luxes dont il profite sans plus vraiment y penser.
- Si elle savait, elle divorcerait, s’inquiète-t-il un court instant. Mais bon, tant qu’elle ne sait rien… Et il sourit largement au soleil du matin.
C’est dimanche, on n’entend que le gazouillis des oiseaux et, en bruit de fond, le ronronnement de l’aspirateur-robot qui, dans leur chambre, remplit sa tache quotidienne.
En sortant de dessous le lit la petite machine ronde pousse, coincée entre ses brosses rotatives, une sandalette rouge.