J’ai une sacoche en cuir bouilli. Dedans j’ai mis ma loupe, mon carnet à spirale, trois biscuits au beurre et mon crayon. Mon crayon il a plus de gomme depuis l’affaire du homard sur le mur de la cuisine mais c’est une autre histoire. Papa dit que je suis un chercheur de trésor. Moi je dis que c’est mon métier. C’est pas pareil.
Aujourd’hui c’est une mission très importante. La plus importante peut-être. Maman n’a plus de temps.
Quand on a plus de temps on peut rien faire. On peut pas attendre que le chocolat chaud refroidisse. On peut pas regarder les nuages qui font des formes. Moi j’en ai vu un l’autre jour qui faisait exactement un chameau avec un chapeau. Maman elle a dit que c’était un mouton. Mais maman des fois elle regarde pas bien.
Quand on a plus de temps, on peut même plus s’ennuyer comme il faut et s’ennuyer comme il faut c’est très important. Papa me l’a dit un jour. Il avait l’air de pas y croire lui-même mais bon.
Tout a commencé au petit-déjeuner. Mamie Madeleine est venue ce matin. Mamie Madeleine elle sent toujours la vanille et elle a des chignons gros comme des choux-fleurs. Elle a agité sa cuillère vers maman et elle a dit :
— Tu veux que je change d’avis, mais tu perds ton temps !
J’ai regardé maman. Puis j’ai regardé par terre autour d’elle. Rien du tout. Même pas un petit bout. J’ai vérifié sous la table aussi des fois que. Rien.
— Tu cherches quoi ? a demandé Mamie Madeleine. — Le temps de maman. T’as dit qu’elle le perdait. Je regarde où il est tombé.
Mamie Madeleine elle a fait une drôle de tête et elle a mangé sa madeleine d’un seul coup. Quand elle fait ça c’est qu’elle a pas de réponse. Je commence à connaître.
Après le petit-déjeuner j’ai fait le tour complet de maman. J’ai tiré sur sa robe pour voir si du temps était coincé dans les plis. Maman avait les mains dans la farine.
- Marcel qu’est-ce que tu fabriques. — Je cherche ton temps perdu. Mais je vois rien. Tu perds rien du tout maman. — C’est parce que j’en ai plus justement.
Ah. Ça c’était vraiment grave. J’ai sorti mon carnet et j’ai écrit : Maman. Plus de temps. Cas très grave. J’ai mis deux soulignés et un point d’exclamation. Trois même.
Les choses perdues elles finissent toujours dans le jardin. Les balles, les dés, le chat de la voisine. J’ai mis ma sacoche et je suis sorti chercher.
Monsieur Félix taillait sa haie. Monsieur Félix il taille sa haie tous les jours. Tous les jours depuis que je suis né je crois. Peut-être même avant.
— Monsieur Félix vous avez vu du temps qui traînait par ici ? — Du temps ? il a fait sans se retourner. Moi j’ai tout mon temps mon garçon. — TOUT votre temps ?!
Je pouvais pas y croire. Tout son temps. C’était énorme.
— Alors vous en avez trop ! Vous pouvez en donner un peu à maman ?
Là il s’est retourné. Il m’a regardé par-dessus ses lunettes. Il avait l’air de chercher quoi dire.
— C’est que… on donne pas son temps comme ça. — Pourquoi ? — Parce que c’est personnel. — Les bonbons aussi c’est personnel et on les partage quand même.
Il a plus rien dit. Il s’est remis à tailler mais moins fort qu’avant. Je crois que je l’avais un peu embêté. Tant pis. J’ai noté dans mon carnet : Monsieur Félix. Trop de temps. Veut pas partager. Pas très généreux.
En passant devant chez Madame Irma — elle habite la maison rose avec le rosier qui déborde sur le trottoir, le rosier il déborde vraiment beaucoup — j’ai entendu des voix par la fenêtre ouverte. C’était Madame Irma qui parlait à sa sœur Georgette. Elle avait l’air fâchée.
— Ce que je te reproche Georgette c’est que tu passes ton temps à te plaindre !
Je me suis arrêté.
— Madame Irma ? — Oui mon petit Marcel ? — Vous avez dit que Georgette elle passe son temps. Elle le passe à qui ?
Madame Irma elle a regardé Georgette. Georgette elle a regardé Madame Irma. Après elles m’ont regardé toutes les deux en même temps.
— C’est une façon de parler, a dit Madame Irma. — Ah bon. Parce que maman elle en a plus du tout. Alors si Georgette en passe, peut-être qu’elle pourrait le passer à maman plutôt ?
Il y a eu un silence. Georgette a dit tout doucement :
— Il est mignon ce petit.
Quand les adultes disent ça, ça veut dire qu’ils ont pas de réponse. J’ai noté dans mon carnet : Les adultes passent leur temps mais ils savent pas où ils le passent. C’est des distraits.
Je suis allé jusqu’à la boulangerie. Des fois les trésors sont loin. C’est connu.
Madame Colette elle m’a vu arriver et elle a crié :
— Bonjour Marcel j’arrive, prends ton temps !
Je me suis arrêté net.
— Je peux pas. C’est justement ce que je cherche.
Elle a ouvert les yeux très grands. Elle savait pas qu’elle en avait autour d’elle. Les adultes ils font attention à rien.
J’ai écrit dans mon carnet : Les gens disent « prends ton temps » comme si c’était des bonbons par terre. Mais les bonbons par terre j’en ai jamais vu. Enfin si une fois. Mais c’était un caramel tout écrasé et j’ai pas pu le prendre.
Devant la boulangerie il y avait Oncle Robert. Oncle Robert il est à la retraite depuis l’année dernière et maintenant il se promène et il regarde les pigeons. Il avait les mains dans le dos et il regardait les pigeons.
— Oncle Robert tu cherches quelque chose toi aussi ? — Moi ? Ah non non. Moi j’ai du temps à perdre !
Je l’ai regardé. Vraiment longtemps.
— T’as du temps… à perdre ? — Ben oui, il a dit, l’air content. — Alors viens à la maison ! Si t’as du temps à perdre tu peux le perdre chez nous ! Maman elle en a plus du tout, elle sera contente !
Oncle Robert il a ouvert la bouche. Après il l’a refermée. Après il a regardé les pigeons. Les pigeons ils sont partis. Je crois qu’eux non plus ils avaient pas de réponse.
— C’est une façon de parler mon grand.
J’ai écrit dans mon carnet : Oncle Robert. Du temps à perdre. Veut pas le perdre chez nous. Les adultes ils disent des choses et après ils les font pas. C’est très bizarre. Je comprends pas bien les adultes.
Sur le chemin du retour je me suis assis sous le grand marronnier pour réfléchir. Je réfléchis bien sous ce marronnier. Je sais pas pourquoi. Peut-être les châtaignes.
Donc. Monsieur Félix il avait tout son temps mais voulait pas le donner. Georgette elle passait son temps mais savait pas où. Oncle Robert il en avait à perdre mais voulait pas le perdre là où c’était utile. Madame Colette elle avait dit d’en prendre mais j’avais pas vu où en prendre. Les adultes c’est vraiment compliqué.
C’est là que Papa est arrivé. Il courait presque. Sa cravate elle était de travers.
— Bonsoir mon grand ! J’ai pas eu une minute à moi de toute la journée dis donc !
Je l’ai regardé.
— Toi non plus ? — Non plus quoi ? — T’as plus de temps. Comme maman. Vous êtes pareils tous les deux.
Papa il a posé sa serviette. Il s’est accroupi devant moi. Quand les papas s’accroupissent c’est qu’ils vont dire quelque chose de sérieux. C’est une règle.
— Mais toi, t’en as du temps ?
J’ai réfléchi vraiment pour de vrai. J’avais marché, cherché, regardé, noté, réfléchi sous un arbre. Et là j’en avais encore plein devant moi.
— Oui. Moi j’en ai beaucoup.
Papa il a souri d’une façon que je comprends pas encore très bien. Mais qui m’a semblé importante. Il a dit :
— Alors donne-lui en un peu. C’est comme ça qu’on donne son temps. On reste là, à côté. C’est tout.
C’est tout. J’avais cherché partout et c’était tout.
Je suis rentré. Je me suis installé sur mon tabouret à côté de maman qui épluchait des carottes. Je disais rien. J’étais juste là.
Maman elle a posé son couteau.
— Tu fais quoi toi ? — Je te donne du temps.
Elle a ri. Un vrai rire. Pas le rire pressé du matin, un vrai. Après elle a repris ses carottes et moi je suis resté là à rien faire et c’était très bien.
Dans mon carnet j’ai écrit : Trésor trouvé.
Après j’ai mangé mes trois biscuits au beurre. La recherche ça creuse. C’est connu.